Our body, un zoo humain aux relents néocolonial
Par Patricia Ramahandry le samedi, 4 avril 2009, 16:27 - Expos, musées - Lien permanent
Aujourd'hui, samedi tout gris à Paris, je voudrais vous parler d'une exposition que je n'irai pas voir. C'est un peu abrupt comme préambule je l'admets...
Il s’agit d'une exposition qui soulève le scandale partout où elle passe et avait été exclue en première instance par Paris…
La cité des Sciences de la Villette et le Musée de l'Homme avaient refusé de l'accueillir à la suite d'un avis défavorable du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE).
Cependant, après Lyon et Marseille, depuis le 12 février, elle est à Paris, à l’Espace 12 Madeleine (une nouvel espace culturel de 1200m2).
L'objet de l'exposition n'est pas anodin : Our body/À corps ouvert présente de véritables êtres humains à corps ouvert justement. Os, muscles, organes, viscères et vaisseaux sanguins y apparaissent. Les corps ont été “plastinés” selon une technique mise au point en 1977 par un anatomiste allemand, Gunther von Hagens. L'opération, très longue (1500 heures de travail), consiste à plonger les corps dans des bains de formol puis d'acétone à -25° pour remplacer toutes ses graisses et liquides par du silicone. Avant d’être mis en scène dans toutes les positions de la vie quotidienne : sur un vélo, jouant au tennis, etc... Au final on obtient “un spécimen anatomique solide et durable, presque éternel” précise le maigre communiqué annonçant l'événement.
Où finit la médecine, où commence la perversité, où se loge l'art ?
L'entreprise de Hagens vend de tels spécimens humains dans le monde entier. Fournis par une obscure fondation de Hongkong (Le Monde, 29 mai 2008), leur provenance reste toutefois indéterminée : on sait simplement qu'ils viennent de Chine. La société de Hagens a un siège à Dalian qui emploie 250 personnes (selon son site officiel). Cette ville est situé entre trois camps de travail forcé.
Le fait qu'il s'agisse de dépouilles d'hommes dans la force de l'âge suscite d'autant plus d'interrogations sur la cause des décès que Hagens a admis que certains des corps qu'il avait exposé en Allemagne avaient une balle dans la tête.
En France, d'après l'article 225-17 du Code pénal : “Toute atteinte à l’intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende". De nombreux Etats condamnent de la même manière la profanation de corps et restent culturellement attachés au respect des morts. Pourtant, cela n'a nullement empêché ce mercantil zoo humain aux relents néocolonial d'être vue par quelque chose comme 30 millions de personne à travers le monde.
Our body se dit "artistique et pédagogique". Il peut bien sûr être riche d'enseignement de voir l'intérieur d'un corps humain. Alors pourquoi ne pas faire des reconstitutions fantastiques avec des matériaux performants ? Pourquoi exposer des cadavres ? Il y a fort à parier que cela attirerait beaucoup moins les foules sans limites apparentes à la jouissance du morbide.
En novembre 2002, Hagens avait défié les autorités britanniques en se livrant, à Londres, devant les caméras de télévision et 350 personnes, à la première autopsie publique que le pays ait connue depuis 1830. Des policiers, qui envisageaient des poursuites contre le médecin, avaient pris place parmi les spectateurs (vaient-ils des cornets de pop-corn ?) qui avaient payé près de 19 euros chacun pour assister à l'opération post-mortem pratiquée dans une brasserie désaffectée par le professeur Gunther von Hagens sur le corps d'un homme d'affaires allemand décédé à l'âge de 72 ans.
Tout comme cette autopsie spectacularisée, Our body est dans la droite ligne des grandes démonstrations publiques passées de dépeçages (la cupidité et la mise en scène en moins à l’époque…). Serait-ce aussi grisant d'y voir l'un de nos proches ? La mise-en-scène distancie. Le show peut commencer. Sans hasard, l’organisateur est homme de spectacle : Pascal Bernardin, tourneur de concerts (Bob Marley, U2, Téléphone, The Police...), directeur de la société Encore Production.
Deux associations, Ensemble contre la peine de mort et Solidarité Chine ont assigné en justice l'organisateur de l'exposition qu'elles somment de produire "des pièces justifiant l'origine des corps et le consentement donné du vivant des personnes concernées à leur exposition" et demandent l'interdiction de cette exposition au motif que les cadavres pourraient être des prisonniers ou des condamnés à mort chinois. La justice se prononcera le 9 avril prochain.
L’avocat des associations a privilégié la voie civile sur la voie pénale (plainte au procureur de la République) en raison de la rapidité de la procédure devant le juge des référés civil. S’il devait aboutir, le référé civil pourrait permettre au juge de prononcer l’interdiction de l’exposition et la réparation du préjudice des victimes exposées à leur corps défendant - pourrait-on dire.
Le jugement rendu le 9 avril évitera peut-être que l'exposition ne se rende du 23 mai au 23 août au au Parc Floral - là même où était exposé les zoos humains au moment de l’exposition coloniale.
Jusqu'au 10 mai à l’Espace 12 Madeleine (Paris 8e)
et du 23 mai au 23 août au Parc Floral de Paris
www.ourbodyacorpsouvert.com


Commentaires
je vous remercie de partager cette information avec nous, et de devoiler ces pratiques indécentes et absentes de minimum de respect et d'éthique evers la condition humaine.
Maintenant, je ne vais pas aller voir l'expo
Danoulini
une idée pour les résidents parisiens...
une petite manif' "rigolote" qui peut porter ses fruits médiatiques.
il s'agirait de se rendre sur place avec un petit groupe de personnes habillées en noir, qui viendraient se recueillir devant la dépouille d'une personne exposée qu'ils pensent avoir reconnue...!
pas mal non ? avec deux trois journalistes sous le coude, ça pourrait être sympa...